vendredi 19 mars 2010

Le désir et l'obsession ultime.



On connait la propension de films qui ont fait leur promo sur une censure ou une flopée d'offusquations : lorsque ceux ci deviennent des buzz, il y'a de quoi se méfier (remember Antichrist...tout ça pour ça...), mais lorsque le dit film reste confiné à un public restreint, il y'a des chances pour que ça puisse devenir intéressant.
C'est le cas de O Fantasma de Joao Pedro Rodriguez, premier film et première grosse réussite de ce réalisateur portugais, qui a depuis signé deux autres films et confirmé tout le talent que l'on pouvait déceler ici.



O Fantasma (qui se traduit par "le fantasme" mais aussi par "le fantôme", cette double signification se révélant être d'une importance plutôt conséquente dans la compréhension du film) traite du désir, et surtout de l'obsession qui peut en découler, qu'arrive t'il lorsque cette obsession dépasse les limites du raisonnable, lorsquelle franchie un palier terminal ? C'est la question centrale du métrage, que subit en quelques sorte le personnage principal, Sergio, un jeune éboueur, d'une beauté étrange et attirante, mystérieuse; il partage son temps entre le camion, les poubelles et des rencontres sexuelles anonymes, intenses, brèves, dans des lieux plus ou moins sordides, parfois dans des souterrains, d'autres fois dans sa chambre d'hotel ou dans des wc... des coups d'un soir, pour assouvir un désir insatiable. Une nuit, il débarasse une maison de ses vieux meubles et son regard reste fixé sur un jeune motard en train de briquer sa moto : le jeune homme représente l'idéal de son désir, comme si son existence ne s'était résumée qu'à cette rencontre. Dès lors, le désir qu'il éprouve pour cet inconnu se mû peu à peu en une obsession grandissante, que le rejet de l'objet qu'il convoite ne fait qu'attiser encore plus, jusqu'à ce que la limite sauvegardée par la raison soit franchie.



La présence de scènes sexuelles explicite dans un film relève toujours d'un problème que certains ne savent pas résoudre : montrer assez pour justifier son propos (en particulier si celui ci est fort et dans le cas de O Fantasma, quoi de plus puissant que le désir) mais pas trop pour eviter de transformer le spectateur en voyeur lubrique, de le faire décrocher de l'intéret du film et surtout de sombrer dans le vulgaire le plus gratuit (on ne le redira jamais assez, c'est une tare que Larry Clark par exemple ne sait eviter). Malgré l'obligation de montrer pour un film sur le désir, et qui plus est sur le désir insatiable, Joao Pedro Rodriguez s'en sort admirablement, dans l'équilibre de l'explicite, grâce à une caméra qui se focalise sur Sergio (sublime Ricardo Meneses), le jeune éboueur qui incarne à lui seul un paradoxe qui représente la base du film : sous ses traits candides se dégage lors de certaines scènes une tension sexuelle troublante. Sergio est mi-ange, mi-démons, parfois enfantin (la scène du début avec Fatima où il devient subitement comme un chiot), parfois corps animé par le désir au milieu d'ébats sexuel loin d'être platonique. Il y'a à chaque fois un contraste saisissant dans le personnage de Sergio, qui opère progressivement une mutation sous l'influence du désir.



Car le film en lui même est une expérience. Une expérience dans sa réalisation et sa mise en scène : peu de dialogues, et même lorsqu'ils sont présents, finalement on se dit qu'ils sont presque inutiles, tant les images parlent pour elles mêmes, des images du quotidien de Sergio, un fantôme dans la nuit lisboete, sans cesse en quête de sexe pour assouvir son désir, des scènes magnifiées par le réalisateur portugais, et qui deviennent souvent hypnotiques, fascinantes et teintées d'une étrange poésie. Des chiens, des aboiements, des bruits d'avions parsèment le film, l'emmenant parfois sur des contrées semi-fantastique et soulignant aussi cet aspect animal propre à l'être humain, et la lente mutation de Sergio en créture aussi effrayante que captivante.
La rencontre avec le jeune motard marque l'étape décisive qui entame la transformation de Sergio : le jeune éboueur se transforme en prédateur qui traque sa proie, rodant autour de sa maison, fouillant dans ses poubelles pour y dénicher des objets lui appartenant, et surtout fétichisant ces objets : les gants, le sous-vétements, la moto, la douche dans laquelle il vient de se rincer et même l'eau dans laquelle il s'est baignée deviennent des objets de culte, des extensions du corps convoité, à l'image des icônes religieuses que les croyants vénèrent, ici tout objet lui ayant appartenu est fétichiser par Segio et exacerbe le désir jusqu'au point de rupture... et lorsque Sergio s'abandonne complétement au désir, il n'a plus grand chose d'humain, et pourtant il n'a jamais honte, c'est bien là l'autre des grande réussite de O Fantasma, Joao Pedro Rodriguez ne porte aucun jugement sur son personnage qui lui n'a jamais honte de ce qu'il est, ni de ce qu'il fait, la scène où il se trouve sur la moto en pleine transe sexuelle, et que deux policier se pointe le montre parfaitement, il ne baisse jamais le regard, il ne baisse jamais la tête, ireste toujours le front haut, à fixer avec un air de défi, déterminé, ses opposants... parce que Sergio n'est pas plus mauvais que n'importe quel autre être humain, il n'est pas plus fou que les autres, il n'est qu'un homme, hanté par le désir comme n'importe quel autre homme... et par là même le réalisateur met en paralèlle la condition homosexuelle toujours marginalisé ou les pratiques sexuelles toujours considérés comme sales ou perverses, immorales, plaçant l'un à coté de l'autre les relations sexuelles de Sergio et l'univers des ordures dans lequel evolue le personnage principal, et le puritanisme moderne qui bannit ces pulsions de la société.



Et au fur et à mesure que Sergio traque cet inconnu, il s'aventure de plus en plus loin, s'infiltrant dans sa chambre pour souiller l'endroit comme un animal qui marquerait son territoire, le suivant jusqu'à la piscine où il vient nager, et le rejet de celui ci n'eteind pas la flamme, mais ne fait que la raviver : jusqu'à maintenant Sergio pouvait espérer obtenir ce qu'il voulait par des moyens "légaux", par le consentement de l'autre, comme il l'avait toujours fait, mais désormais qu'il sait qu'il ne pourra pas y parvenir de cette manière, il n'a pas d'autre choix que de franchir la dernière limite pour assouvir ce désir qui devient de plus en plus insatiable.
C'est alors la dernière partie du film, Sergio a complétement cédé au désir et n'a donc plus rien d'humain : affublé d'une combinaison de latex noire qui le recouvre intégralement, il est devenu une créature de la nuit, une créature du désir, et franchit donc le dernier cap, avant de déambuler comme un fantôme monstrueux sur les pentes de la décharge publique.



Neil Gaiman, dans sa célèbre oeuvre "Sandman" représentait le désir comme un être masculin et féminin à la fois, car le désir n'a pas de sexe défini et il a tous les sexes, mais surtout Désir à élu domicile dans une gigantesque statue à son effigie, et elle loge dans le coeur, parce que le désir est égocentrique, égoiste, le désir est quelque chose de personnal, qui ne se partage pas, et que le désir se situe au coeur de chaque être humain, et O Fantasma en est peut être l'exemple le plus frappant.
Le film est non seulement une grosse pièce de cinéma à la maitrise inouie mais aussi  un chef d'oeuvre dans la culture gay, dans son hommage à plusieurs pan de l'industrie pornographique et du cinéma homosexuel : le traditionel US dans les uniformes (policiers, éboueurs...), Kenneth Anger, Jean Cocteau ou Pasolini.
Mais O Fantasma tire aussi sa grande puissance du réalisme qui le constitue, car si l'on parle de désir sexuel ici, on pourrait tout aussi bien transposer la trame de l'obsession à d'autres catégories de désir : qui n'a jamais entretenu une obsession pour une chose abstraite...ou même pour une personne, au point de vouloir la retrouver... alors nous n'avons peut être pas franchie cette ultime barrière comme Sergio dans le film, mais finalement nous ne sommes que des êtres humains nous aussi, et qui sait si l'équilibre est peut être plus instable qu'on ne le pense.