Si le dégout du monde suffisait à lui seul à conférer la sainteté, je vois pas comment je pourrais eviter la canonisation.
vendredi 6 janvier 2012
Go get your knife! Go get your knife! (and bring it to the knife party).
L'immeuble se trouve au beau milieu d'un quartier de banlieue, il ressemble à ceux qui l'entourent, la même façade ravagée par les ans, les mêmes fenêtres, alignées par dizaines, par rangées, par colonnes, observant le monde avec des yeux tristes.
Quelques silhouettes de chats errants s'enfuient dans la nuit en nous entendant arriver, d'autres ombres se dissimulent dans l'obscurité, ça pourrait être d'autres chats, ça pourrait être n'importe qui, n'importe quoi.
Dans un coin, un sachet d'herbe passe de main en main, un cri résonne dans une cave pas loin et se perd dans le vide, la lueur vacillante d'un incendie de voiture projette des formes fantasmagoriques sur un mur constellé de graffitis...
Numéro 66. 6e étage. Appartement 66. Il y a des nuits comme ça où les coïncidences ont un gout étrange : en d'autres occasions je trouverait ça marrant.
J'ai beau appuyé sur l'interrupteur du hall, rien ne fonctionne, le couloir est encore imprégné d'odeur de bouffe bon marché. L'ascenseur est au dernier étage et émet un bruit sinistre en démarrant.
Matt ne tient pas en place, il va et vient de la porte d'entrée à l'ascenseur, il tourne en rond autour de moi : je pense qu'il a pris trop de comprimés de speed avant de partir mais je ne dis rien, je reste planté à regarder le compteur d'étage diminuer et j'ai la désagréable impression que le temps s'étire, les secondes deviennent des heures et Matt me donne envie de vomir à bouger constamment.
Je ne voulais pas venir. J'avais décidé de ne pas aller à cette soirée. J'avais décidé de rester enfermé dans ma chambre à me branler devant un quelconque porno. C'est Matt qui a insisté pour que je l'accompagne et qui a finit par me convaincre, je ne sais même pas trop comment, peu importe : je pense toujours que c'est une mauvaise idée de s'y rendre.
Quand la cabine parvient enfin jusqu'à nous, je m'arrache brutalement à mes réflexions sans importances; Matt pénètre à l'intérieur comme s'il embarquait pour un tour de montagnes russes : on est seulement deux et c'est à peine si nous avons assez de place.
De vieux relents de claustrophobie que je ne me connaissais pas resurgissent lorsque la porte métallique se referme et nous emmène vers le 6e ciel, sur fond de rouages mécaniques grinçant et de bips électroniques tout droit échappés d'un robot à la R2D2 : sur le mur derrière, une inscription au marqueur noir dit "Si ce monde ne vous plait pas, choisissez en un autre".
Lorsque l'ascenseur nous recrache, une musique sourde, poussée à plein volume nous montre le chemin : pas besoin de frapper, la porte est ouverte, et personne ne nous entendrait au milieu de ce vacarme.
Matt se perd immédiatement dans la foule compact tandis que je reste sur le porche, aveuglé par les néons écarlate qui éclaire le salon d'un rouge sanguin, assorti à la fièvre qui les gagne tous.
Je reste immobile pendant quelques minutes, à les regarder s'agiter les uns contre les autres. Des odeurs d'alcools et de transpirations embaument l'atmosphère enfumée de la pièce, herbe et nicotine un peu plus loin dans la cuisine. Les basses, que les immenses enceintes expulsent, secouent mes tripes à chaque pas et amplifie un mal de crâne que je sentais poindre depuis quelques heures. Je pourrais me barrer d'ici maintenant, personne ne s'en apercevrait, ils sont tous en train de s'agiter au milieu du salon, assemblée en une seule masse informe, une créature protéiformes qui se convulsionne sous les néons; ou bien ils sont enfermés dans la salle de bain, l'estomac chargé de petites pilules multicolores ou le nez au dessus de lignes de poudreuses blanches : tout le monde s'en foutrait complètement si je me cassais maintenant.
J'essaye de repérer un mec à peu près baisable et pas trop défoncé, juste assez pour qu'il accepte de se prendre 20 centimètre dans le cul sans gémir comme une veau, mais j'arrive à peine à distinguer les silhouettes à quelques mètres de moi.
Je me frais un chemin à coup d'épaule et finit par trouver la terrasse, l'air extérieur sent le plastique en train de consumer, une poubelle en flamme éclaire une voiture de police et deux silhouettes encapuchonnées qui s'enfuient, pour une fois le ciel dégagé permet pleinement de voir les étoiles.
Je m'assied et ferme les yeux en essayant d'oublier où je suis et pendant un instant, je me dis que je pourrais presque m'endormir ici.
— Eh!!!!
Une voix grave, chaleureuse me réveille, j'ouvre les yeux et il se tient dans l'entrebâillement de la porte-fenêtre, comme un fantôme, une apparition, entouré d'un halo lumineux. Blond, des yeux de chats, le genre de compagnie qui se refuse pas, surtout ce soir.
— Ça te dérange si je m'installe ici, j'étouffe à l'intérieur; si tu veux rester seul, tu me le dire, je comprendrais, je trouverais un autre endroit.
Il demande la permission par simple politesse, il sait que je vais dire oui, je le vois dans son regard.
— Nan, c'est bon, vas-y, un peu de compagnie ne peut pas me faire de mal.
Il s'installe à quelques centimètres de moi et je peux contempler les plus infimes détails de son visage.
— Le sacrifice est annoncée dans combien de temps? Je lui demande.
— D'ici quelques minutes je crois.
— T'as l'air aussi excité que moi?
Il sourit, dévoilant deux rangées de dent blanches, soigneusement ordonnée comme des petits soldats de marbre.
— Je crois que c'est plus de mon âge.
— J'ai tellement participé à des fêtes similaires, je crois que je suis blasé, j'ai 20 ans et je suis blasé, c'est grave docteur?
On rit à l'unisson, je sens son odeur émaner de sa peau, j'aperçois les contours d'un tatouage à l'arrière de sa nuque, descendant le long de son dos, j'imagine déjà des étreintes torrides ici, là, maintenant sur ce balcon.
— Tu veux que je te montre un truc que t'as jamais vu?
Sa proposition me sort de ma léthargie, je me redresse, le regarde droit dans les yeux.
— Vas y étonne moi !
— Comment tu réagirais si je te disais que j'étais immortel, que je ne pouvais pas mourir?
Il est sérieux, ses deux pupilles de jade fixent les miennes avec une lueur de défi, je n'éclate même pas de rire, je continue à le fixer droit dans les yeux.
— T'es sérieux.
— T'as ton couteau sur toi?
Le couteau, l'accessoire indispensable à avoir constamment sur soi, le nouveau lecteur mp3, le nouveau portable... je sors le couteau de chasse de la poche de mon pantalon, il le prend, admire brièvement son reflet dans l'éclat de la lame; je ne pense à rien, je ne me demande un seul instant si c'est une blague, j'espère même qu'il dit vrai, juste pour enfin assister à quelque chose d'excitant ce soir : l'ennui est un moteur bien plus important que vous ne le penser.
quand il s'enfonce les 20 centimètres de la lame d'acier dans l'abdomen, je me lève par réflexe.
— Merde!!
Tordu en deux par la douleur, il répète :
— T'inquiète c'est bon, ça va je te dis.
Une tache rouge écarlate commence à dessiner des formes surréalistes sur sa chemise blanche, je pense à des tas de choses, test de Roschach sur ce balcon comme isolé du monde. Il déboutonne lentement sa chemise, le visage parfois déformé par des rictus de douleur qu'il essaye de réprimé.
— Désolé, c'est pas parce que je suis immortel que je ne ressens pas la douleur.
Il jette sa chemise qui atterrit 6 étages plus beau, un fantôme sanglant s'envole dans la nuit urbaine, sa peau est blanche, laiteuse, le couteau ressemble à une excroissance métallique, il le retire doucement, sans crier.
Une plaie sanglante de quelques centimètres zèbre son corps, il l'observe un moment puis repose son regard sur moi, toujours en souriant; l'invitation est tacite, muette, télépathique.
Je m'approche lentement de la blessure, y plonge un doigt, puis deux : l'intérieur chaud et moite fait remonter des souvenirs, je suis Saint Thomas, l'incrédule devant le miracle, évidé de son côté pieu. Mes doigts continuent de s'agiter dans la plaie, puis j'y glisse ma langue : le désir grimpe jusqu'à irradier autour de nous.
Il lève les yeux au ciel et pousse un râle de plaisir qui se perd parmi les étoiles, pendant qu'à l'intérieur la fête se termine comme prévue, dans un bain de sang.
Tous les convives se baignent et s'asperge du sang qui coule à flot et nous, tous les deux seuls au monde sur cette terrasse perdu, fusionnons.
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