STALKER de Andrei Tarkovsky
Au milieu de la campagne russe dévastée, il existe un lieu, dont personne ne connait la nature mais qui alimente tous les fantasmes et les convoitises, ce lieu s'apelle la Zone. Qu'est-il vraiment arrivé dans cet endroit ? nul ne le sait. On parle d'une météorite, d'une bombe atomique ou encore d'une civilisation extraterrestre, mais personne ne sait vraiment ce qu'est la Zone. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il existerait au coeur de ce lieu, une chambre qui détiendrait le pouvoir d'exaucer n'importe quel voeu. Mais la Zone est un endroit condamné, des barrières et des barbelés entravent son accès, l'armée protège l'entrée et ceux qui seraient tenter de s'y aventurer risquent la prison ou même la mort. Seul les stalkers, sorte de guides, de passeurs, connaissent le moyen d'entrer dans la Zone et la localisation de la fameuse chambre et peuvent y conduire ceux qui le souhaite, moyennant une certaine somme d'argent. Deux hommes, un écrivain et un physicien, étant parvenu à prendre contact avec un stalker, s'engouffrent dans la Zone pour y trouver la chambre des souhaits.
Avec Solaris, Stalker est la seconde incursion de Andrei Tarkovsky dans le domaine de la science-fiction; à la différence qu'ici, elle cède très vite la place à quelque chose de bien plus puissant, et d'une portée philosophique bien plus grande.
Le décor qui sert d'introduction est celui d'une campagne russe, dévastée, ravagée, rien ne semble pouvoir pousser ici bas, les maisons ressemblent à des fantômes au bord de ces routes boueuses et chaôtiques, et tout le paysage est empreint d'une teinte grisâtre déprimante, comme si l'on avait aspiré toute vie, tout parait mort, annihilé par quelque holocauste nucléaire, le monde qui nous est dépeint est un monde duquel tout espoir est mort lui aussi, tout semble perdu. La couleur, la vie, fera son apparition lors de l'entréé dans la Zone : la verdure s'étend à perte de vue et contrastre largement avec les teintes cendrées du monde réel. Car la Zone est en tout point opposée à ce que l'on pourrait qualifié de monde réel : ici, c'est le domaine de la nature, son royaume, elle est omniprésente et considérée comme vivante, à l'image de la théorie de Gaïa de James Lovelock. Cette idée d'une nature consciente et vivante est récurente dans l'oeuvre de Tarkovsky et le contraste entre la Zone et l'extérieur est flagrant : si toute végétation semble morte dans la campagne nucléaire, c'est ici dans la Zone que la nature semble s'être réfugiée; et c'est ici qu'elle est maitresse, reine, c'est ici qu'elle dirige et qu'elle décide et Tarkovsky montre bien la puissance de la nature dans une scène éloquente : au milieu des herbes hautes, des cadavres métalliques de chars sont abandonnés, recouvert par la mousse comme si la nature assurait sa possession, son emprise sur le monde matériel des hommes ou comme si elle essayait d'avaler ces machines. L'être humain coupé de la nature devient un tueur, la technologie a coupé l'homme de la nature, et c'est dans ce lieu que le stalker guide les hommmes, pour les renouer avec leur origine, avec la nature. Le stalker est une sorte d'intermédiaire, il est le seul à connaitre le chemin, à connaitre les règles qui régissent ce lieu, et il met en garde l'écrivain lorsque celui ci tente d'arracher un arbre : "La zone veut qu'on la respecte sinon elle sévit". Les humains ne sont pas les maitres ici, ils ne sont que les humbles invités, tolérés, et ils doivent suivre un itinéraire balisés par le stalker au risque de ne pas réchapper de cet endroit. "La Zone est un système très complexe... de pièges si on veut, qui tous sont mortels. J'ignore ce qui se passe ici en l'absence des hommes... mais il suffit qu'un seul paraisse pour se tout se mette en branle".
Seul le stalker connait les dangers qui régnent dans la Zone, il est un passeur, c'est à dire non seulement un guide mais celui qui transmet, et il incarne la figure spirituelle, celle du prophète opposé aux deux autres personnages qui eux aussi ont une valeur symbolique.
Si Tarkovsky a choisi un écrivain et un scientifique, ce n'est pas par pur hasard mais bel et bien parce que les deux hommes représentent chacun une philosophie oposée l'une à l'autre : l'écrivain est l'homme de culture, l'homme de fiction, l'anti-cartésien par essence et donc le plus propice, le plus apte à adhérer à cette hypothèse de l'existence de la chambre; le physicien lui incarne l'homme de science, l'homme rationel, celui qui prouve l'existence des choses par des calculs, celui qui ne croit qu'en une réalité tangible et dûement éprouvée. Et pourtant, à l'intérieur de la Zone, tout s'inverse : c'est l'écrivain qui se révèle le plus sceptique et finit par traiter le stalker de menteur et d'affabulateur, tandis que le scientifique lui, accepte l'existence de la chambre aux souhaits. Une inversion qui répond à l'illogisme du film et à la volonté d'iréel de Tarkovsky; la Zone est un lieu suréel, coupé du monde extérieur qui lui représente la réalité, les règles de la logique n'ont plus cours dans ce lieu, dans cet endroit onirique : on passe d'un lieu à un autre complétement différent, le scientifique égaré, ayant quitté le groupe pour aller récupérer son sac, parvient à rejoindre ses deux comparses alors que le stalker avoue que c'est complétement impossible, certains lieux semblent surréalistes, et le temps lui même n'existe plus dans ce lieu. Vous qui entrez ici, oubliez tous ce que vous savez!
Mais cette absence de logique et cette distance par rapport à la réalité telle que nous la connaissons a aussi valeur de métaphore : le voyage dans la zone n'est pas simplement iréel, c'est aussi un voyage à l'intérieur de soi même, pénétrer dans la Zone c'est accepter de s'aventurer dans les abysses les plus secrètes et les plus sombres de notre âme. Le film est un voyage initiatique (dont le spectateur grâce à la caméra fait aussi partie) pour l'écrivain et le scientifique, qui révéleront leur véritable personnalité au fil de la descente. Car au départ on ne sait pas grand chose des réelles motivations de chacun, on peut juste observer que l'un et l'autre sont complétement différent de par leur caractère : l'écrivain est plutôt un homme agité, bavard, contestataire, turbulent alors que le scientifique est un homme calme, posé et intelligent... des apparences plutôt trompeuses puisque lorsque les masques tombent, c'est ce dernier qui se révèle être le plus fourbe, sa seule motivation étant de vouloir détruire cet endroit; de peur qu'il ne tombe entre de mauvaise main officiellement mais en vérité pour une raison égoïste et personelle, celle de l'adultère.
L'écrivain lui est plus ambigü dans ses raisons et dans sa position, il évoque la perte de son inspiration mais il semblerait plutôt que le gros défaut de cet homme soit un excès d'orgueil qui masque sa peur; car malgré tout le scepticisme qu'il s'évertue à exprimer, il n'en reste pas moins que lorsqu'il décide de braver les recommandations du stalker et de se la jouer solitaire, il finit toujours par reculer et ne va jamais jusqu'au bout de sa décision. Il semblerait donc que malgré son insistance à ne pas croire, il doute toujours au fond de lui même de l'existence réelle de cette fameuse chambre, et si à la fin, il traite le stalker de mystificateur, d'arnaqueur : "Je te perçe à jour. Les hommes? voilà bien ton dernier souci! l'argent oui. Tu fais ton beurre sur notre...nôtre grande pitié. Et puis non, il ne s'agit même pas d'argent. Il s'agit que tu jouisse de ta puissance, toi, le tsar, le Dieu. Petite gouape hypocrite, tu décides qui doit vivre, qui doit mourir. Et par dessus le marché, il s'offre le luxe du choix! maintenant, je comprend pourquoi le stalker n'entre pas dans la chambre. Pardi, l'ivresse du pouvoir, du mystère, de l'autorité à bon compte. De quel voeux parlez vous.", il finit tout de même par avouer sa croyance dans le pouvoir de la chambre : "Ne s'accomplira ici que ce qui correspond à ta nature profonde, un aspect de ton moi dont tu n'as aucune idée mais qui est en toi et qui te gouverne toute ta vie durant. Je n'irais pas dans ta chambre, je ne veux pas déverser mes ordures sur le pas de ma porte. Ni même sur le pas de la tienne. Je préfère sombrer paisiblement dans l'alcool, chez moi, sans esclandre". C'est d'un manque de courage flagrant, d'une extrème couardise, dont fait preuve l'écrivain, en refusant d'affronter ce qui se trouve peut être à l'intérieur.
Et au milieu de ces hommes de peu de foi, il y'a la figure du stalker, figure du guide et du passeur, figure du prophète et figure christique, lui qui semble à chaque moment porter sa croix, une figure christique parfois souligné par Tarkovsky, notamment lorsque celui ci se couche face contre terre dans une posture rapellant la prière. Malgré sa tenacité et son apparente honnéteté, le spectateur comme les deux voyageurs s'interroge sur la véracité de ses propos : certes il affirme qu'au milieu de la Zone, il existe une chambre capable d'exaucer les souhaits, il affirme que ce lieu régit pas la nature possède ses propes règles, qu'il existe de nombreux pièges et que s'écarter du chemin est dangereux... mais rien ne prouve ses dires et le spectateur aussi en vient à douter. Mais c'est aussi la grande force du film : le spectateur est convié au voyage, il est un voyageur comme l'écrivain et le scientifique, et lui aussi est mis fâce à cette grande question de croire ou de ne pas croire. Le stalker n'est il qu'un menteur ou est-il un mystagogue? quelque soit la réponse, le stalker est surtout l'éloge de l'homme faible, qui certes n'est pas parfait mais ne souffre d'aucun orgueil et aucune prétention comparé aux hommes de ce monde et à ceux qui l'accompagnent; la nature du Stalker devient même plus ambigûe lorsque Tarkovsky nous présente la fille du Stalker et nous la montre douée de certains pouvoirs psychiques tel que la télékinésie.
Tarkovsky met d'ailleurs en relation l'homme faible et la nature dans une métaphore : "car la faiblesse est grande et la force n'est rien. A sa naissance, l'homme est faible et malléable, quand il meurt il est dur de chair et dur de coeur. Le bois de l'arbre qui pousse est tendre et souple, quand il sèche et perd sa souplesse, l'arbre meurt. coeur sec et force sont les compagnons de la mort. Malléabilité et faiblesse expriment la fraicheur de l'éxistant. C'est pourquoi ce qui a durci ne peut vaincre".
L'homme fort c'est l'homme empétré dans ces convictions, l'homme coupé de la nature, qui pense que le monde lui appartient, et qui au delà de son monde matérialiste, ne s'intéresse à rien d'autre. L'homme faible est cet homme humble, celui qui croit encore et ne considère pas que tout lui est acquis. Le stalker est un homme simple, qui essaye de redonner la foi et l'espoir dans un monde perdu : "Un stalker ne peut pénétrer dans la Chambre. Plus encore, il ne peut pas entrer dans la Zone dans un but mercantile. Rapellez vous Porc-Epic. Oui, une gouape, vous avez raison. Je n'ai rien fait d'utile dans ce monde et je suis incapable de rien faire. Même ma femme, qu'est ce que j'ai pû lui donner ? et je ne peux pas avoir d'amis. Mais laissez moi ce qui m'appartient ! On m'a déjà tout pris, là-bas, de l'autre coté des barbelés. Tout ce qui me reste est ici. Vous comprenez? Ici ! Dans la Zone ! Mon bonheur, ma liberté, ma dignité. Ici ! Qui est ce que je guide? Des comme moi, des malheureux qui souffrent. Qui n'ont plus rien à espérer. Moi je peux les soulager. Personne ne le peux, moi, la petite gouape, je peux. J'en pleurerais de bonheur de savoir que je peux les aider. C'est tout ! Je ne demande rien d'autre".
La Zone est la dernière lueur d'espoir dans un monde où tout a été anéanti, où Dieu lui même est mort, un espoir irrationel, dont on ne sait pas si il est vraiment ce que le stalker prétend mais peu importe, la Chambre n'a pas besoin d'être "réelle", si les gens qui y croient retrouve l'espoir alors peu importe que tout cela soit vrai; le stalker a retrouvé l'espoir dans sa foi irrationelle, en croyant en la Chambre il a trouvé une lumière au bour du tunnel, et désormais, du haut de sa position d'homme faible, avec ses capacités limités, il tente de propager cet espoir pour reconstruire le monde, une reconstruction philosophique du monde qui demande de tuer la raison, de tuer le cartésianisme, pour pouvoir accéder à cet ultime espoir.
Ce qui explique ce sentiment d'abbatement et d'impuissance face à cet echec qu'il vient de subit avec l'écrivan et le scientifique : "Si vous saviez comme je suis fatigué. Il n'y a que le bon Dieu pour le savoir. Et ils se disent intellectuels, tous ces ecrivains, tous ces savants, ils ne croient à rien de rien. Leur organe de foi s'est attrophié, la fonction n'est plus solicitée. Mon Dieu, d'où viennent-ils... Tu les as vus ? Ils ont les yeux vides. Ils ne pensent qu'à une chose, se faire valoir, se vendre au meilleur prix. Se faire payer le moindre mouvement de l'âme, si seulement ils en ont une ! Ils savent qu'ils ne sont pas nés pour des prunes, qu'ils sont élus. Parce que, n'est ce pas, la vie n'est donnée qu'une fois. Des comme ça peuvent ils croire à quelque chose ? Et personne n'y croit. Pas rien que ces deux là. Personne ! Qui vais-je pouvoir conduire maintenant ? Seigneur. Le plus effrayant...c'est que personne n'en a besoin. Personne n'a besoin de la Chambre. Tous mes efforts ne servent à rien ! Je n'y met plus les pieds avec personne".
Devant ce monde de peu de foi, le stalker perd lui aussi sa foi...en l'humanité, et Tarkovsky se permet aussi à travers ce discours une critique du monde intellectuel et scientifique de l'époque, celle de la Guerre Froide et de la dictature. Ainsi lorsque sa femme lui propose de l'accompagner dans la Chambre pour lui remonter le morale, lui redonner l'espoir, le stalker refuse et lui répond : "Non! Imagine, toi aussi, que ça ne réussisse pas". Sa femme représente sa dernière étincelle de foi en l'homme, parce qu'elle aussi est faible, le stalker craint qu'en entrant dans la Chambre, elle aussi ait la même réaction que l'écrivain et le physicien, ce qui l'anéantirais à jamais.
Finalement Stalker est une éloge de l'irrationel à travers l'existence de la Chambre, métaphore d'une croyance qui ne repose sur aucune preuve tangible, sur une absence de raison, le seul et dernier espoir d'une humanité perdu, et pour conclure correctement, citons William Shakespear qui disait, dans une même optique :
"On dit qu'il n'y a plus de miracle et nous avons nos philosophes pour déclarer ordinaire et banal tous ce qui est surnaturel; de là vient que nous traitons de bagatelle des choses terribles, nous retranchant dérrière une prétendue science alors que nous devrions céder à la peur de l'inconnu"
Seul le stalker connait les dangers qui régnent dans la Zone, il est un passeur, c'est à dire non seulement un guide mais celui qui transmet, et il incarne la figure spirituelle, celle du prophète opposé aux deux autres personnages qui eux aussi ont une valeur symbolique.
Si Tarkovsky a choisi un écrivain et un scientifique, ce n'est pas par pur hasard mais bel et bien parce que les deux hommes représentent chacun une philosophie oposée l'une à l'autre : l'écrivain est l'homme de culture, l'homme de fiction, l'anti-cartésien par essence et donc le plus propice, le plus apte à adhérer à cette hypothèse de l'existence de la chambre; le physicien lui incarne l'homme de science, l'homme rationel, celui qui prouve l'existence des choses par des calculs, celui qui ne croit qu'en une réalité tangible et dûement éprouvée. Et pourtant, à l'intérieur de la Zone, tout s'inverse : c'est l'écrivain qui se révèle le plus sceptique et finit par traiter le stalker de menteur et d'affabulateur, tandis que le scientifique lui, accepte l'existence de la chambre aux souhaits. Une inversion qui répond à l'illogisme du film et à la volonté d'iréel de Tarkovsky; la Zone est un lieu suréel, coupé du monde extérieur qui lui représente la réalité, les règles de la logique n'ont plus cours dans ce lieu, dans cet endroit onirique : on passe d'un lieu à un autre complétement différent, le scientifique égaré, ayant quitté le groupe pour aller récupérer son sac, parvient à rejoindre ses deux comparses alors que le stalker avoue que c'est complétement impossible, certains lieux semblent surréalistes, et le temps lui même n'existe plus dans ce lieu. Vous qui entrez ici, oubliez tous ce que vous savez!
Mais cette absence de logique et cette distance par rapport à la réalité telle que nous la connaissons a aussi valeur de métaphore : le voyage dans la zone n'est pas simplement iréel, c'est aussi un voyage à l'intérieur de soi même, pénétrer dans la Zone c'est accepter de s'aventurer dans les abysses les plus secrètes et les plus sombres de notre âme. Le film est un voyage initiatique (dont le spectateur grâce à la caméra fait aussi partie) pour l'écrivain et le scientifique, qui révéleront leur véritable personnalité au fil de la descente. Car au départ on ne sait pas grand chose des réelles motivations de chacun, on peut juste observer que l'un et l'autre sont complétement différent de par leur caractère : l'écrivain est plutôt un homme agité, bavard, contestataire, turbulent alors que le scientifique est un homme calme, posé et intelligent... des apparences plutôt trompeuses puisque lorsque les masques tombent, c'est ce dernier qui se révèle être le plus fourbe, sa seule motivation étant de vouloir détruire cet endroit; de peur qu'il ne tombe entre de mauvaise main officiellement mais en vérité pour une raison égoïste et personelle, celle de l'adultère.
L'écrivain lui est plus ambigü dans ses raisons et dans sa position, il évoque la perte de son inspiration mais il semblerait plutôt que le gros défaut de cet homme soit un excès d'orgueil qui masque sa peur; car malgré tout le scepticisme qu'il s'évertue à exprimer, il n'en reste pas moins que lorsqu'il décide de braver les recommandations du stalker et de se la jouer solitaire, il finit toujours par reculer et ne va jamais jusqu'au bout de sa décision. Il semblerait donc que malgré son insistance à ne pas croire, il doute toujours au fond de lui même de l'existence réelle de cette fameuse chambre, et si à la fin, il traite le stalker de mystificateur, d'arnaqueur : "Je te perçe à jour. Les hommes? voilà bien ton dernier souci! l'argent oui. Tu fais ton beurre sur notre...nôtre grande pitié. Et puis non, il ne s'agit même pas d'argent. Il s'agit que tu jouisse de ta puissance, toi, le tsar, le Dieu. Petite gouape hypocrite, tu décides qui doit vivre, qui doit mourir. Et par dessus le marché, il s'offre le luxe du choix! maintenant, je comprend pourquoi le stalker n'entre pas dans la chambre. Pardi, l'ivresse du pouvoir, du mystère, de l'autorité à bon compte. De quel voeux parlez vous.", il finit tout de même par avouer sa croyance dans le pouvoir de la chambre : "Ne s'accomplira ici que ce qui correspond à ta nature profonde, un aspect de ton moi dont tu n'as aucune idée mais qui est en toi et qui te gouverne toute ta vie durant. Je n'irais pas dans ta chambre, je ne veux pas déverser mes ordures sur le pas de ma porte. Ni même sur le pas de la tienne. Je préfère sombrer paisiblement dans l'alcool, chez moi, sans esclandre". C'est d'un manque de courage flagrant, d'une extrème couardise, dont fait preuve l'écrivain, en refusant d'affronter ce qui se trouve peut être à l'intérieur.
Et au milieu de ces hommes de peu de foi, il y'a la figure du stalker, figure du guide et du passeur, figure du prophète et figure christique, lui qui semble à chaque moment porter sa croix, une figure christique parfois souligné par Tarkovsky, notamment lorsque celui ci se couche face contre terre dans une posture rapellant la prière. Malgré sa tenacité et son apparente honnéteté, le spectateur comme les deux voyageurs s'interroge sur la véracité de ses propos : certes il affirme qu'au milieu de la Zone, il existe une chambre capable d'exaucer les souhaits, il affirme que ce lieu régit pas la nature possède ses propes règles, qu'il existe de nombreux pièges et que s'écarter du chemin est dangereux... mais rien ne prouve ses dires et le spectateur aussi en vient à douter. Mais c'est aussi la grande force du film : le spectateur est convié au voyage, il est un voyageur comme l'écrivain et le scientifique, et lui aussi est mis fâce à cette grande question de croire ou de ne pas croire. Le stalker n'est il qu'un menteur ou est-il un mystagogue? quelque soit la réponse, le stalker est surtout l'éloge de l'homme faible, qui certes n'est pas parfait mais ne souffre d'aucun orgueil et aucune prétention comparé aux hommes de ce monde et à ceux qui l'accompagnent; la nature du Stalker devient même plus ambigûe lorsque Tarkovsky nous présente la fille du Stalker et nous la montre douée de certains pouvoirs psychiques tel que la télékinésie.
Tarkovsky met d'ailleurs en relation l'homme faible et la nature dans une métaphore : "car la faiblesse est grande et la force n'est rien. A sa naissance, l'homme est faible et malléable, quand il meurt il est dur de chair et dur de coeur. Le bois de l'arbre qui pousse est tendre et souple, quand il sèche et perd sa souplesse, l'arbre meurt. coeur sec et force sont les compagnons de la mort. Malléabilité et faiblesse expriment la fraicheur de l'éxistant. C'est pourquoi ce qui a durci ne peut vaincre".
L'homme fort c'est l'homme empétré dans ces convictions, l'homme coupé de la nature, qui pense que le monde lui appartient, et qui au delà de son monde matérialiste, ne s'intéresse à rien d'autre. L'homme faible est cet homme humble, celui qui croit encore et ne considère pas que tout lui est acquis. Le stalker est un homme simple, qui essaye de redonner la foi et l'espoir dans un monde perdu : "Un stalker ne peut pénétrer dans la Chambre. Plus encore, il ne peut pas entrer dans la Zone dans un but mercantile. Rapellez vous Porc-Epic. Oui, une gouape, vous avez raison. Je n'ai rien fait d'utile dans ce monde et je suis incapable de rien faire. Même ma femme, qu'est ce que j'ai pû lui donner ? et je ne peux pas avoir d'amis. Mais laissez moi ce qui m'appartient ! On m'a déjà tout pris, là-bas, de l'autre coté des barbelés. Tout ce qui me reste est ici. Vous comprenez? Ici ! Dans la Zone ! Mon bonheur, ma liberté, ma dignité. Ici ! Qui est ce que je guide? Des comme moi, des malheureux qui souffrent. Qui n'ont plus rien à espérer. Moi je peux les soulager. Personne ne le peux, moi, la petite gouape, je peux. J'en pleurerais de bonheur de savoir que je peux les aider. C'est tout ! Je ne demande rien d'autre".
La Zone est la dernière lueur d'espoir dans un monde où tout a été anéanti, où Dieu lui même est mort, un espoir irrationel, dont on ne sait pas si il est vraiment ce que le stalker prétend mais peu importe, la Chambre n'a pas besoin d'être "réelle", si les gens qui y croient retrouve l'espoir alors peu importe que tout cela soit vrai; le stalker a retrouvé l'espoir dans sa foi irrationelle, en croyant en la Chambre il a trouvé une lumière au bour du tunnel, et désormais, du haut de sa position d'homme faible, avec ses capacités limités, il tente de propager cet espoir pour reconstruire le monde, une reconstruction philosophique du monde qui demande de tuer la raison, de tuer le cartésianisme, pour pouvoir accéder à cet ultime espoir.
Ce qui explique ce sentiment d'abbatement et d'impuissance face à cet echec qu'il vient de subit avec l'écrivan et le scientifique : "Si vous saviez comme je suis fatigué. Il n'y a que le bon Dieu pour le savoir. Et ils se disent intellectuels, tous ces ecrivains, tous ces savants, ils ne croient à rien de rien. Leur organe de foi s'est attrophié, la fonction n'est plus solicitée. Mon Dieu, d'où viennent-ils... Tu les as vus ? Ils ont les yeux vides. Ils ne pensent qu'à une chose, se faire valoir, se vendre au meilleur prix. Se faire payer le moindre mouvement de l'âme, si seulement ils en ont une ! Ils savent qu'ils ne sont pas nés pour des prunes, qu'ils sont élus. Parce que, n'est ce pas, la vie n'est donnée qu'une fois. Des comme ça peuvent ils croire à quelque chose ? Et personne n'y croit. Pas rien que ces deux là. Personne ! Qui vais-je pouvoir conduire maintenant ? Seigneur. Le plus effrayant...c'est que personne n'en a besoin. Personne n'a besoin de la Chambre. Tous mes efforts ne servent à rien ! Je n'y met plus les pieds avec personne".
Devant ce monde de peu de foi, le stalker perd lui aussi sa foi...en l'humanité, et Tarkovsky se permet aussi à travers ce discours une critique du monde intellectuel et scientifique de l'époque, celle de la Guerre Froide et de la dictature. Ainsi lorsque sa femme lui propose de l'accompagner dans la Chambre pour lui remonter le morale, lui redonner l'espoir, le stalker refuse et lui répond : "Non! Imagine, toi aussi, que ça ne réussisse pas". Sa femme représente sa dernière étincelle de foi en l'homme, parce qu'elle aussi est faible, le stalker craint qu'en entrant dans la Chambre, elle aussi ait la même réaction que l'écrivain et le physicien, ce qui l'anéantirais à jamais.
Finalement Stalker est une éloge de l'irrationel à travers l'existence de la Chambre, métaphore d'une croyance qui ne repose sur aucune preuve tangible, sur une absence de raison, le seul et dernier espoir d'une humanité perdu, et pour conclure correctement, citons William Shakespear qui disait, dans une même optique :
"On dit qu'il n'y a plus de miracle et nous avons nos philosophes pour déclarer ordinaire et banal tous ce qui est surnaturel; de là vient que nous traitons de bagatelle des choses terribles, nous retranchant dérrière une prétendue science alors que nous devrions céder à la peur de l'inconnu"





Aucun commentaire :
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.